Apprendre par cœur ou par ordinateur ?

Par coeur

La question d’éliminer ou non le par cœur dans l’enseignement est tendancieuse parce que, pour apprendre, il faut nécessairement se rappeler une série d’informations. L’être humain  apprend toujours en enregistrant plusieurs fois une information de façon à la comparer et à la classer, pour éventuellement la réactualiser et la transmettre à d’autres êtres humains. C’est un processus qui demande de connaître et de reconnaître, ce qui se rapproche énormément d’une pratique de «par cœur».

Apprendre est un exercice de concentration et de construction mentale où notre curiosité intellectuelle et notre motivation nous poussent à acquérir des connaissances. Cet exercice active plusieurs parties de notre cerveau et nous met en mode réceptivité. Apprendre, c’est d’abord et avant tout augmenter sa faculté de rétention de l’information à des fins personnelles.

Car on apprend d’abord pour soi, pour satisfaire ce besoin légitime d’être plus intelligent et aussi pour participer au développement de notre communauté. Mais, ce qui importe avant tout est de reconnaître l’existence de cette fantastique faculté d’apprendre. Dans un monde où l’on veut humaniser les robots et robotiser les humains, il est étrange de ne pas voir dans l’action d’apprendre un démarche beaucoup plus riche que celle de mémoriser des données ou celle de ne «garder en mémoire» que des informations utiles dans l’immédiat.

Que l’on se rappelle ces fameux salons du 18e siècle où l’on valorisait les gens savants et leurs talents oratoires à travers des jeux d’esprit et des échanges de connaissances de toutes sortes. Apprendre par cœur des poèmes, des histoires et même des problèmes mathématiques pour en partager les solutions figurait comme une activité très enrichissante socialement. Maintenant, il faut se divertir et laisser l’ordinateur être le maître de notre mémoire et souvent même de nos choix. L’exercice n’est plus de valoriser nos systèmes de pensée mais plutôt de mémoriser des codes et des interfaces, lesquels nous permettent de transférer l’information… d’une machine à une autre.

Il faut regarder les enfants en bas âge fiers d’avoir appris une petite chanson ou encore   d’avoir réussi à lacer leurs souliers du premier coup. Tous les enfants sans exception se font un plaisir d’apprendre par cœur les mots comme les étapes de différents apprentissages. Ceux qui rejettent le par cœur n’ont pas une vision d’ensemble de leur propre développement mnémonique et souvent s’engouffrent dans un monde de «mémoire de machine» qui, paradoxalement, leur fait perdre leur propre mémoire et même la vision d’ensemble de leur méthode d’apprentissage. L’action d’apprendre, qu’elle soit d’ordre physique ou intellectuel, oblige à mémoriser non seulement l’information mais également à évaluer plusieurs autres informations du même genre.

Aucune machine, même hyperperfectionnée, ne possède la faculté de réfléchir. Elles ont, tout au plus, une série d’options. Nous sommes fascinés par cette mémoire de machine qui peut, à la demande, nous donner accès à toutes ces possibilités d’information, nous évitant du coup de la mémoriser. Pourtant, l’exercice de remémorisation pour les humains se situe à des niveaux supérieurs. La machine ne sait pas pourquoi elle a enregistré toutes ces informations et ne peut pas conséquemment connaître qu’elles en sont les multiples finalités. Trop d’adultes sont déjà habitués à délaisser leur mémoire personnelle au profit d’une machine, et ce, en oubliant que les efforts de mémorisation amènent une plus grande capacité à faire des liens d’une façon abstraite et donc de faire du sens.

Apprendre par cœur, c’est mettre du cœur dans son apprentissage et avoir l’intention de dépasser le «chien savant» qui imite sans comprendre. Apprendre par cœur, c’est vouloir transcender son propre savoir pour évoluer. Apprendre par cœur, c’est enrichir la mémoire de notre humanité en découvrant à quel point notre environnement immédiat bénéfie de nos efforts de concentration.

Alors, pourquoi déléguer toutes ces fabuleuses possibilités humaines à des machines quand celles-ci n’ont même pas conscience de la confiance que nous leur donnons?

Michel Delage

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