Croire aux symboles ou symboliser ses croyances ?

symbole novembreQue ce soit dans le domaine de la science, de la religion, de la poésie, de la philosophie et même de la divination, symboliser notre pensée est primordial pour manipuler l’abstraction et jongler mentalement avec de multiples dimensions à la fois. Symboliser fait donc partie intégrante de notre processus de création du sens, et ce, depuis des centaines de milliers d’années. Par contre, il faut absolument faire une différence entre symboliser ses croyances et croire aux symboles. Si l’un permet de synthétiser la pensée humaine pour mieux se représenter une dimension complexe de la réalité, l’autre place en avant-scène un besoin de chosifier l’abstraction qui génère trop souvent des polarités transférables en une série de superstitions. En effet, l’interprétation de nos univers symboliques est susceptible de dérives, dans lesquelles les plus fragiles psychologiquement se laissent entraîner. Quand la vue d’une photo d’un porc provoque une peur panique d’avoir enfreint un code de vie ou qu’une simple forme géométrique cautionne la stigmatisation automatique d’un groupe d’individus, il y a inévitablement confusion entre la représentation symbolique et ce que nous entendons par la réalité concrète. Est-ce qu’un simple foulard peut indiquer un degré de religiosité quelconque ? Est-ce qu’un chiffre plus qu’un autre permet de garantir des gains à la loterie ? Est-ce que la perte d’un objet de culte fait disparaître automatiquement la motivation de prier ? Est-ce qu’une tête de mort sur un chandail indique inévitablement que le porteur a des idées suicidaires ? Les réponses que vous donnerez vous aideront à préciser si vous croyez aux symboles ou si vous symbolisez vos croyances.

Les croyances sont multiples dans nos sociétés modernes et les religions n’ont malheureusement pas le monopole des dérives qui les accompagnent. Un paradoxe persiste dans l’utilisation des symboles, à savoir que ceux-ci peuvent devenir automatiquement la chose symbolisée et remplacer le caractère abstrait de la représentation par une valeur concrète pour ne pas dire matérielle. Einstein se plaisait à dire que Newton avait bel et bien trouvé une formule algébrique pour manipuler la force d’attraction dont il avait compris le fonctionnement, sans cependant savoir ce qu’elle était. Mais de la dite formule, à l’époque, on n’a retenu qu’une méthode pour utiliser cette force à des fins balistiques. La force d’attraction terrestre, pendant des décennies, fut réduite à une formule algébrique, qui devint par association la force elle-même. Cette croyance au symbole, en sciences, est aussi une sorte de dérive subtile à laquelle plusieurs se laissent prendre par souci de synthèse.

Prenons également l’existence du bozon de Higgs en physique des particules. Comme la manifestation du monde subatomique est difficile à cerner dans son ensemble, on la représente au moyen de symboles. Afin de cautionner la logique du modèle standard régissant le monde particulaire, les physiciens ont multiplié les langages spécialisés (nouvelles équations mathématiques, imagerie numérique, simulation et animation graphiques). Ces différentes conventions de langage, dont le rôle est de traduire, par exemple, la trace de la particule manquante, ont augmenté la dépendance à un outillage hypercomplexe dont on ne sait plus s’il sert à détecter la manifestation du bozon de Higgs ou, en partie, s’il l’induit. La vue de ces équations, de ces graphiques comme de ces images en mouvement ne transfère pas la réalité microscopique en soi mais son interprétation à travers un modèle abstrait. Croire que le modèle des physiciens (théorie du modèle standard incluant ses principes de représentation) est le portrait fidèle de la réalité subatomique ressemble à croire aux symboles plutôt qu’à symboliser ses théories, voire ses croyances sur le sujet.

Il est fascinant de s’apercevoir comment tous les enfants, dès leur jeune âge, peuvent s’attacher à leurs poupées ou leurs camions parce qu’ils représentent leur monde imaginaire dans un processus de différenciation entre leur environnement familial et la construction de leur univers symbolique. La perte de ces jouets peut engendrer des peurs et augmenter leurs angoisses quand ces représentations symboliques ont été acceptées inconsciemment comme des composantes concrètes et réelles de leur psyché.

Si certains enfants lancent un caillou dans un trou pour en sonder la profondeur en écoutant attentivement le son qu’il fait en touchant le fond, de la même façon des adultes lancent des concepts et des idées à la fois dans leur espace mental et social pour mieux comprendre leurs interactions avec ces deux dimensions. Le caillou lancé dans le vide est l’objet qui symbolise le début de la pensée abstraite. Il serait dommage de sacraliser automatiquement ce caillou comme porteur de vérité, voire de lui octroyer un pouvoir dans le simple fait de le posséder dans nos mains et de sentir le poids de son influence sur notre psyché.

Michel Delage

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