Une fonction symbolique au service de la foi

Fonction symbolique

L’enfant, dès l’âge de 4 ans, peut facilement faire la différence entre un soulier et une photo de soulier, sachant presqu’intuitivement que la photo est une représentation symbolique et non une réalité physique *. Ce fait est d’importance car, tout au long de sa vie, l’être humain devra constamment utiliser des termes et des images pour représenter la complexité de son environnement. Le langage parlé et écrit de l’être humain, à travers ses symboles, ses signes et ses innombrables idéogrammes, vise à traduire l’imaginaire pour mieux transcender la complexité de la réalité. La fonction symbolique humaine a permis de conceptualiser des mondes difficiles à percevoir tels le monde subatomique et l’univers sidéral. Cette fonction sert aussi à représenter un raisonnement imagé lié à des croyances et à des superstitions que l’homme se fait à partir de sa perception de son environnement.

L’être humain a voulu transférer les forces et les puissances qui régissent le microcosme et le macrocosme en différentes figures emblématiques. Une première série de symboles géométriques et anthropomorphiques a servi à schématiser la création de panthéons, afin de fixer la limite d’une complexité sans nom. Ainsi, au fil des millénaires, une pléiade de dieux et de déesses sont devenus la trame de notre structure psychique, laissant nos spécificités culturelles devenir la chaîne de ces exercices de construction virtuelle. C’est à travers la foi religieuse et la certitude intérieure de l’existence d’un dieu suprême que nous avons créé une grande variété de symboles. C’est aussi grâce à l’assurance d’être «habités» collectivement par certaines divinités au quotidien qu’un «ordre du ciel» a été adopté par la pensée populaire pour faire la différence entre la mouvance des esprits supérieurs, souvent liés à un mystère insondable, l’organisation des hommes parmi les autres êtres vivants et un inframonde où se loge supposément le chaos et la destruction.

Mais la machine à penser peut facilement s’emballer, surtout quand il s’agit de fixer des croyances qui devaient rester dans le domaine de la métaphore. Devenir un être illuminé, un élu de Dieu, un serviteur du Seigneur ou un compagnon de l’aigle et du jaguar permettait, et permet encore, de bénéficier d’un droit divin afin de régner en maître incontesté et incontestable sur une communauté et potentiellement nous donner accès au monde d’en haut comme au monde d’en bas. Toutes les structures sociales utilisent une forme de symbolisation pour mettre en place une hiérarchie où l’homme se donne un rôle de choix pour ressentir son pouvoir et son identité afin de mieux se mesurer avec les forces en action de l’univers.

La pensée de l’homme est d’une complexité inouïe, mais bizarrement certains gardent encore, dans leur for intérieur, cette idée très ancienne d’utiliser leur faculté de traduire la réalité en symboles comme un pouvoir personnel sur les autres, imitant ainsi une force surnaturelle qui aurait une influence sur la destiné de l’humanité. Au prix d’installer un système de pensée hypersophistiqué pour cautionner certains «privilèges», plusieurs mettent la véracité de leurs croyances au centre du développement de la société. Les humains, dans une logique souvent subjective, vouent un culte à ceux qui affirment garder un «contact direct» avec le créateur.. Cette conscience d’être un élu de Dieu permet l’auto-appropriation d’une grande puissance unificatrice de même que l’application d’un principe vengeur et punitif. Mais l’humanité a-t-elle toujours besoin de cette polarité métaphysique pour développer sa fonction symbolique ?

N’oublions pas  que nous sommes les seuls, sur cette planète, à pouvoir imaginer de telles abstractions et les seuls à continuer à s’entredéchirer pour savoir qui en possèderait la meilleure version pour mieux bénéficier des privilèges que la profession de foi sous-entendrait.

L’existence de Dieu, tel que l’on veut bien en débattre intellectuellement, devrait être un exercice de pensée équivalant à la recherche du bozon de Higgs en physique des particules, du chaînon manquant en anthropologie ou même de la finalité en biologie. Car tous ces efforts de raisonnement, d’introspection et de représentation abstraite convergent vers un lieu commun : s’assurer de ne pas perdre le contact avec des dimensions qui nous dépassent.

Indépendamment des époques, des cultures et des types de religions, nous sommes imaginatifs, introspectifs et intéressés par la complexité de la nature des choses et nous sommes souvent prêts à sacrifier notre équilibre sociopolitique pour garantir la pérennité de nos croyances et de nos superstitions. Prendre conscience que seule notre fonction symbolique peut transposer la complexité de la réalité est à proprement parlé un «jeu» sans fin de correspondances imagées qui nous aide à conceptualiser des étapes de notre évolution et, potentiellement, à nous dépasser à bien des niveaux.

Michel Delage

* Judy Deloache,  «Des symboles plein la tête»  Pour la Science, septembre 2005

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